Le livre, la culture, l'histoire
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L'identité "traditionnelle" du Vendômois
Des travaux d'érudition locale à la reconnaissance d'un "pays" de la Vieille France (fin XVIIIe-XXe s.)
Daniel SCHWEITZ

Ce qu'ils en pensent

  

Préface de Daniel ROCHE [extrait]


  












L
e Vendômois existe, qui en doute ? Toutefois le charme d'une découverte touristique de ses paysages et de ses richesses monumentales, je l'ai fait à cheval en 1958, révèle un incessant changement de point de vue et une grande diversité naturelle et humaine. Unité des composantes héritées de l'histoire, variété des élements physiques et sociaux sont au coeur de l'interrogation posée par Daniel Schweitz dans un livre savant où la passion pour le terroir et la capacité à dominer le questionnaire largement ouvert qui oriente son travail et nous guide dans notre lecture, entretiennent l'intérêt. Cette intelligence analytique confère au pays vendômois une part de son poids évalué à l'aune de ceux qui l'ont parcouru moins en voyageur qu'en observateur attentif, moins en témoin d'une identité réinventée qu'en acteur dans un milieu de vie confronté aujourd'hui comme hier au changement. 
[...]

   Le grand talent de Daniel Schweitz est d'avoir réussi à nous faire sentir les ressorts les plus délicats de cette tension entre le progrès et le déclin, la nostalgie et l'espérance. Le pays historique et traditionnel se construit ainsi au rythme de la respiration des sociétés vendômoises, de leur perception, de leur reconnaissance et de leur capacité d'invention. La diversité naturelle des paysages vendômois vient alors à point enrichir un ordre historique où l'espace de vie est investi progressivement d'une charge symbolique, d'une histoire, d'un prestige transformés en patriotisme local.



   L'auteur nous présente le Vendômois comme un exemple type de ces arrondissements et pays traditionnels dont l'identité contemporaine prend racine dans une longue histoire, en l'occurrence celle d'une circonscription féodale reconnue du Xe au XVIIIe siècle et plus encore dans l'identité patrimoniale tirée des travaux savants et des monuments qui en ont conservé la mémoire alors qu'ils présentent une étonnante diversité géographique. Le cas du Vendômois illustre bien la diversité de la France qui apparaît d'ailleurs elle-même comme "un pays de pays..., tirant son identité de sa diversité unique, et construisant son unité sur la richesse et la complémentarité de ses différences."
Marie-Rose POUILLARD

Bulletin de la Société archéologique du Vendômois
 année 2009
Compte-rendu de Jean VASSORT

   En 2003, j'ai rendu compte dans ce bulletin du livre publié deux ans plus tôt par Daniel Schweitz aux Éditions L'Harmattan, "Aux origines de la France des pays. Histoire des identités de pays en Touraine (XVIe-XXe siècle)". J'avais en effet porté un intérêt tout particulier à cet ouvrage en raison de l'écho que j'y trouvais, à propos de la Touraine, de la réflexion que j'avais conduite sur la notion de pays en préparant ma thèse. S'agissant du Vendômois, j'avais souligné combien la définition de ce pays se constituait à partir de données à la fois administratives, naturelles et historiques, combien aussi cette notion était fortement prise en charge par les érudits locaux, notamment au XIXe siècle, comme j'avais pu le mesurer en m'attachant à leur histoire, à celle de leurs publications et de leur organisation (à travers notamment la naissance et les débats de la Société archéologique, scientifique et littéraire du Vendômois, née en 1861 au terme d'un processus dont les premières étapes se repèrent tout au long du siècle.

   C'est ce dossier du pays vendômois et de ses érudits que Daniel Schweitz reprend dans son dernier livre. Le lecteur y trouvera tour à tour une histoire politico-administrative du Vendômois, une description de sa diversité (celle de ses régions naturelles, celle aussi de l'opposition entre haut et bas Vendômois), une présentation des "hauts lieux d'une identité sensible" (Vendôme d'abord, mais aussi Fréteval, Rochambeau, Lavardin, Les Roches, Montoire, Mondoubleau, bien d'autres encore — sans oublier Ronsard ni les paysages de la vallée du Loir), enfin une évocation d'une identité patrimoniale en devenir, qui reprend l'histoire de l'érudition locale évoquée plus haut, pour en venir à la définition d'une petite patrie et au souci de son patrimoine local. Ces chapitres sont accompagnés de nombreux documents figurés, de natures variées, qui leur donnent beaucoup de vie : en cela, le livre est bien représentatif des Éditions du Cherche-Lune, et de l'attention efficace qu'elles portent à la présentation de leurs ouvrages.
   Le livre de Daniel Schweitz confirme donc qu'il y a pour les érudits vendômois du XIXe siècle une identité vendômoise. Mais il ne s'agit là que d'
une identité vendômoise parmi d'autres possibles, comme le souligne du reste l'auteur dans le titre de son ouvrage, en qualifiant cette identité de traditionnelle, et en renforçant cette précision par l'emploi de l'italique. De fait, cette identité tant mise en avant par les érudits n'est guère perçue pendant longtemps par la masse de la population, comme le montre bien, pour le second XVIIIe siècle, l'analyse des écrits de Pierre Bordier, villageois de Lancé. C'est que l'identité que définissent les érudits du XIXe siècle répond à une vision de notable, et de notable conservateur (Passac), voire réactionnaire, au sens propre du terme, c'est-à-dire nostalgique d'un régime disparu (Pétigny, Saint-Venant). Il faut noter encore que dans leur réflexion ces érudits ont de l'identité vendômoise une approche englobante, volontiers fondée sur la définition de limites, et plus profondément sur celle d'une appropriation : en témoignent la fréquence du recours au possessif dans les écrits des premiers membres de la Société archéologique ("nos populations rurales"), ou le tour du pays par lequel Pétigny ouvre son "Histoire archéologique du Vendômois", un tour de pays qui prend figure de véritable "tour du propriétaire". On est loin, cette fois encore, de la vision commune, fondée sur ici
, qui ne s'inscrit pas dans les bornes d'une circonscription posée une fois pour toutes, mais qui raisonne à partir des itinéraires concrets de l'existence quotidienne. Enfin, il n'est pas indifférent de relever que pratiquement toutes les figures majeures de l'érudition vendômoise du XIXe siècle ne sont pas d'origine vendômoise, et que ce n'est alors que récemment qu'elles se sont implantées dans la région, personnellement ou familialement — ainsi Passac, Pétigny, Saint-Venant : ne peut-on pas d'ailleurs considérer que c'est cette perception d'abord extérieure qui leur rend plus facile une appréhension globale de la région ?
   D'un autre point de vue, il est clair que l'identité vendômoise, telle que la définissent les érudits du XIXe siècle, n'a pas toujours existé : il n'y a pas de Vendômois gaulois ou gallo-romain, et ce n'est qu'avec la structuration féodale que s'affirme la réalité du pays — preuve, s'il en était besoin, que la géographie n'explique pas tout. Les hommes pas davantage au demeurant. Une fois la réalité du pays apparue, celle-ci n'évite pas tous les brassages qui au cours des siècles en modifient la population : on sait bien qu'à toute époque — et l'époque actuelle ne fait pas exception à la règle — une partie de la population est issue d'une immigration récente, cependant que des gens d'origine vendômoise se sont éloignés de leurs terres d'origine ; dans ces conditions, que signifie "être Vendômois" ? Toutes ces réflexions, qu'on pourrait prolonger, rendent bien discutable l'existence objective d'une identité vendômoise. Pour autant, ils n'en remettent pas en cause une certaine réalité. Mais cette dernière relève moins du chapitre des données concrètes que de celui des représentations : c'est parce qu'il leur fallait affirmer leur autorité face à un monde qui politiquement et socialement leur échappait que les érudits du XIXe siècle ont mobilisé — sinon créé — l'identité du pays où ils étaient implantés ; et d'une autre manière, mais finalement pas si différente, beaucoup de ceux qui aujourd'hui revendiquent cette identité le font moins par volonté de cultiver leurs racines (puisque celles-ci, quand elles existent, se trouvent le plus souvent ailleurs, en raison de la mobilité des sociétés contemporaines) que par souci de réenracinement, face à un monde de plus en plus ouvert et mondialisé. En bref, le pays existe moins en lui-même que comme référence rassurante, parce que se donnant, à tort ou à raison, la double caution du passé et de la nature, face à un présent et plus encore à un avenir incertains et malaisément déchiffrables. Mais il n'est jamais seul : d'autres identités (paroissiale-communale, nationale, voire européenne), d'autres références (communautaires, par exemple, celles-ci moins liées au territoire) le concurrencent en effet.

                                              Chapelle de Guériteau
   
Ainsi l'analyse de l'identité
traditionnelle
du Vendômois —  saisie principalement à travers les écrits des érudits du XIXe siècle — à laquelle procède Daniel Schweitz livre-t-elle à propos du cas particulier d'un milieu et d'une époque les éléments d'une problématique plus vaste, dont elle suggère implicitement l'existence. Cette problématique, c'est celle de la manière dont les hommes se positionnent par rapport à l'espace et au temps, à travers des constructions qui sont en fait des reconstructions toujours renouvelées, en fonction moins de ce qui est ou a été, que de ce qui est souhaité et espéré : on est bien là au cœur de la vie des sociétés, d'autrefois comme d'aujourd'hui.



 


 

Ethnologie française, XL, 2010, 3, p. 561-562. Comptes rendus


Daniel Schweitz, L'identité "traditionnelle du Vendômois". Des travaux d'érudition locale à la reconnaissance d'un pays de la Vieille France (XVIIIe-XXe siècle), Vendôme, éditions du Cherche-Lune, 2008, 264 p.

par Jean-René Trochet
Université Paris IV-Sorbonne

   Dans la suite de ses travaux sur les identités territoriales traditionnelles de la région Centre, Daniel Schweitz présente un ouvrage sur un pays voisin des pays de la Touraine, auxquels il avait consacré une importante monographie en 2001 [Ethnologie française, XXXIV, 2004, 1 : 167-169].

   Précédé d'une importante préface de Daniel Roche, l'ouvrage suit un plan qui semble correspondre à l'ordre de présentation habituel des monographies historiques : un ordre chronologique, qui conduit le lecteur du pagus médiéval à l'arrondissement, puis aux transformations du XIXe siècle marquées par l'ouverture des campagnes, jusqu'à la « petite patrie » et au patrimoine local, en passant par la présentation des « régions naturelles » composant le Vendômois. Derrière cet ordre, apparaît toutefois le souci de l'auteur de mettre en valeur les éléments de l'identité de la contrée, qui constitue l'ossature de l'ouvrage. Celle-ci se décline en plusieurs phases, et dans des contextes très différents les uns des autres. La lecture, ou plutôt l'interprétation des découpages territoriaux du Vendômois dans l'histoire révèle incontestablement une première strate : celle des pouvoirs. Ainsi, « c'est dans la ville de Vendôme et dans le comté féodal, plus que dans l'hypothétique pagus gallo-romain, qu'il faut chercher la source première de l'identité vendômoise » [25]. Au XVIIIe siècle, l'administration royale commence à rompre avec l'héritage féodal de l'espace en privilégiant une conception plus centralisée du Vendômois : l'Élection de Vendôme forme un territoire dans l'ensemble arrondi, que l'administrateur ou l'usager peut en principe parcourir en une journée aller-retour à cheval. C'est de cette circonscription dont l'arrondissement de 1790 sera l'héritier, et c'est dans cette « petite patrie » que pourront s'exercer les talents des érudits du XIXe siècle, surtout intéressés par l'Antiquité et le Moyen Âge. Autrement dit, les créateurs de l'identité territoriale du Vendômois en recherchent les racines parfois loin dans le temps, mais ils le font dans un espace dont la mise en place définitive ne précède que d'à peine deux siècles leurs investigations. Le paradoxe n'est cependant qu'apparent, car il semble que l'amour du pays ait bien été la source principale des travaux de ces savants, dont Daniel Schweitz nous présente les principales figures. L'on retiendra ainsi le polytechnicien Émilien Renou (1815-1902), premier président de la Société archéologique du Vendômois, fondée en 1862, mais aussi l'un des fondateurs de la Société météorologique de France en 1852. Si le Vendômois est bien à l'origine le pays de Vendôme, il n'y a pas lieu d'être étonné de la diversité géographique qu'il recouvre. Pour le géographe Camille Vallaux, qui passa une partie de son enfance dans ce pays, il n'est « ni la Beauce, ni le Perche, ni la Touraine. Il se trouve sur les limites de ces trois pays, il en renferme des fragments, et de plus il est lui-même » [40]. Le Vendômois n'est donc pas un « espace central », mais il a tout de même sa « personnalité géographique » : c'est-à-dire qu'il réunit (est-ce un hasard ?) deux des traits forts de l'analyse vidalienne (Paul Vidal de la Blache), qui illustrent aussi le hiatus ou l'incommunicabilité entre les pays des géographes du début du XXe siècle et ceux des administrateurs d'Ancien Régime et de la période révolutionnaire. La conception des autres découpeurs de pays que sont les amateurs de folklore, qui apparaissent à peu près à la même époque, ne donne pas plus de solution pour faire communiquer les deux précédentes qu'elle s'oppose forcément à elles, mais elle introduit de façon plus directe la relation entre le territoire et ses habitants. L'auteur d'un discours prononcé en 1927 au lycée de Vendôme soutient en effet que « le pays de Vendôme a sa physionomie, son identité et sa personnalité propres. Il a ses légendes et ses traditions, son folklore et son glossaire » [206]. Les folkloristes auraient donc associé les premiers dans le Vendômois, assez tardivement, le patrimoine, le territoire et l'identité des habitants, trois des principales données dont les modalités de l'articulation préoccupent aujourd'hui de nombreux chercheurs en sciences humaines et sociales. Mais ce pays des légendes et traditions dont les folkloristes déplorent la disparition à peu près au temps où ils s'intéressent à elles, n'est pas exactement celui des érudits du XIXe siècle, qui s'intéressaient surtout aux textes anciens, aux monuments historiques et aux vestiges archéologiques, et dont certains commencent à élaborer un discours à portée idéologique dès la fin de ce siècle. Ce n'est pas le moindre mérite de l'ouvrage de Daniel Schweitz que d'avoir suggéré cette différence, même si l'on aurait aimé davantage de précisions à son sujet.

   Au total, il s'agit d'un ouvrage dont l'on pourrait dire qu'il en faudrait bien d'autres comme lui pour compléter nos informations sur les identités de pays en France, et qui s'inscrit dans la continuité d'une œuvre.


 


Prix de vente public : 20,00 € TTC