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Gervais Launay. Journal d'un Vendômois
(août 1870 - décembre 1871)
Gervais LAUNAY

Vendôme au coeur de la bataille

Mercredi 14 décembre 1870

   Baromètre à 747. Thermomètre à 8°. Vent au sud.

   Pendant toute la nuit et toute la journée la débâcle a continué par un temps très pluvieux. On ne rencontre que voitures, caissons, artillerie allant et venant dans tous les sens. Tout en un mot annonce le plus grand désordre et l’on est à se demander ce qui peut sortir d’une semblable désorganisation.

   Je me suis occupé, une partie de la journée, à mettre en sûreté les objets qu’il m’importe le plus de soustraire aux regards de l’ennemi. Depuis plusieurs semaines déjà chacun a pris ses précautions en conséquence et de très nombreux effets de toutes natures ont été enfermés dans des cachettes qu’il sera bien difficile de dérober aux investigations des Prussiens.

   La journée entière se passe dans la crainte continuelle d’une invasion dans notre ville qui peut arriver d’un instant à l’autre.

   Vendôme est devenue le quartier général de l’armée de la Loire1. Cédant toujours le terrain devant l’armée prussienne qui s’étend presque depuis la Loire jusqu’à Châteaudun en occupant Morée, Fréteval et tous les points intermédiaires et dont le but probable est de repousser nos troupes au-delà du Loir.

   À 6h 1/2 aux Quatre-Huys où je passe la soirée.

Combat de Fréteval (14 - 15 décembre 1870)


Jeudi 15 décembre 1870

   Baromètre... Thermomètre… Vent S-O.

   La matinée se passe dans une attente continuelle des plus pénibles. (J’achève d’achever les dispositions commencées la veille).

   On parle de combats qui doivent avoir lieu du côté de Morée et de Fréteval. L’incertitude de ce qui se passe autour de nous est ce qui rend notre position plus difficile à supporter.

   Vendôme trois généraux Chanzy Jauréguibéry3 et Jaurès4 et tout un nombreux état-major.

   À 2h, sans que rien ait pu le faire prévoir, le canon se fait subitement entendre comme s’il était tiré de la montagne. La stupéfaction de la ville est indescriptible. Les coups se succèdent sans interruption. Les mitrailleuses surtout produisent un effet que l’on ne peut définir.

Artillerie française au Temple

   Les Prussiens occuperaient les bois d’Huchigny, de Villemalin et s’avanceraient sur nos troupes dont les batteries occupent les hauteurs du Temple à gauche et à droite de la route de Blois5.

   Le maire et quelques conseillers municipaux dont je fais partie vont trouver le général pour lui demander l’autorisation de faire opérer le désarmement de la garde nationale afin d’empêcher les armes de toutes sortes de tomber au pouvoir de l’ennemi. Le général est absent. Il nous est répondu par un aide de camp, le cigarre [sic] à la bouche, qu’il n’y a pas lieu de s’effrayer et que l’autorisation ne peut être accordée.

Carte-souvenir allemande de la bataille de Vendôme

   Le combat cesse vers 5h.

   Le conseil municipal est réuni et vote à l’unanimité le désarmement de la garde nationale. Vers la fin de la séance arrive Mr le préfet de Loir-et-Cher qui pense, comme nous, qu’une ville ouverte telle que Vendôme n’est pas défendable et qu’il n’y a pas d’autre parti à prendre que de désarmer. En réponse à quelques mots prononcés à l’adresse du sous-préfet et à ce qui s’est passé entre ce fonctionnaire et le conseil, le préfet nous fait comprendre le peu d’accord existant entre eux en raison de la différence de leurs caractères. La séance est levée à 6h. On se sépare en prenant rendez-vous pour le soir et en donnant des ordres pour que le désarmement soit effectué. [...]

   Chacun de nous regagne son chez soi avec cette pénible idée d’un lendemain pénible à se figurer. Il est 10h ½. Les rues sont encombrées de voitures et de soldats rentrant dans la ville.

1 Ce jour-là, le dispositif militaire français était le suivant : Au matin du 14, l’armée occupait les positions suivantes : le 16e corps formait, sur la rive gauche du Loir, un vaste demi-cercle, qui partait des hauteurs de Bel-Essort et s’étendait vers le sud-ouest en coupant les routes de Blois et de Château-Renault. Le 17e corps campait sur la rive droite, depuis Vaucroin, au sud, jusqu’à Pezou, au nord. Le 21e s’étendait à la gauche du 17e depuis Pezou jusqu’à Saint-Hilaire-la-Gravelle, tout en occupant, sur la rive gauche, Fréteval et son château par une brigade. Enfin, la division des mobilisés de Bretagne, qui ne devait pas servir à grand-chose, tenait Cloyes sur l’extrême-gauche, tandis que la division Barry, qui arrivait de Blois, occupait Saint-Amand sur l’extrême droite [Victor (A.), Op. cit.].

 3
Jean Bernard Jauréguiberry, 1815-1887. Il fit campagne en Crimée, puis en Extrême-Orient. Au début de la guerre, il dirigea la défense du Cotentin. Puis il commanda la 1re division du 16e corps et succéda à la tête de ce dernier au général Chanzy, devenu général en chef de la 2e armée de la Loire. Sa qualité d’officier de marine lui valut sans doute d’être surnommé « Grand bateau » par ses hommes. L’abbé Morancé rapporte ce portrait de l’amiral Jauréguiberry, tracé par le vicomte de Touanne, commandant du 33e mobile ; M. le contre-amiral Jauréguiberry est le type de l’officier de marine froid et austère, toujours le premier au danger. Son œil exprime la bonté alliée à une énergie inflexible ; sa voix est nette, et quand au feu il donne des ordres, elle vibre et vous inspire confiance. On voit, on sent en lui l’homme qui a l’habitude de lutter contre les éléments, qui, par nécessité, comme par le droit du commandement et du savoir, est roi à son bord [Op. cit.].

4 Constant Louis Jaurès, 1823-1889. Capitaine de vaisseau en 1869, il se vit confier le commandement du 21e corps dans l’armée de Chanzy. Ses troupes s’illustrèrent notamment dans les combats de Fréteval et Morée, à la mi-décembre 1870. Il fut par la suite député du Tarn, sénateur, ambassadeur, ministre de la Marine. C’est l’oncle de Jean Jaurès.

5 Le duel d’artillerie fut l’élément déterminant du combat de Vendôme ; Chanzy décrit ainsi son dispositif : […] notre cavalerie, qui se repliait en tiraillant, démasqua bientôt de fortes colonnes ennemies s’avançant par la route de Blois à Vendôme. Le 59e fut déployé à cheval sur cette route et en avant du Temple, les gendarmes à pied et le régiment de l’Isère à sa gauche, le 62e de marche à sa droite, les 39e et 32e de marche et le 16e bataillon de chasseurs à pied en avant du château de la Chaise, avec une batterie de 4 placée derrière des épaulements à peine ébauchés. Le reste de l’artillerie prit position, les mitrailleuses et trois batteries en avant du Temple, battant le plateau, une section de 4 sur la route même de Blois, pour l’enfiler dans toute sa longueur jusqu’à la crête à hauteur de Villemalin, et enfin, à l’extrême gauche, six pièces de 4 fouillant le ravin de la Houzée et le bois de Pézery [Chanzy, La deuxième armée de la Loire …]. Les canons allemands furent d’une précision redoutable : Le capitaine Thomae dirigea alors un feu foudroyant sur une batterie française postée à l’est de la grand’ route. À 3h, un fourgon de munitions de cette batterie sautait, atteint par un obus. Tous les projectiles qu’il renfermait, volèrent en éclat, tuant hommes et chevaux et répandant tout à l’entour la mort et la terreur. L’explosion fut si violente que toute la ville en fut secouée et que, des hauteurs de Courtiras, le ciel paraît tout assombri d’une épaisse fumée. La batterie à laquelle appartenait le fourgon fut tellement maltraitée qu’elle dut aussitôt battre en retraite [Kortzfleisch, La campagne sur le Loir et la prise de Vendôme].


Prix de vente public : 27,00 € TTC