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Gervais Launay. Journal d'un Vendômois
(août 1870 - décembre 1871)
Gervais LAUNAY

La Commune périt par le feu

Jeudi 25 mai 1871

   Baromètre à 749. Thermomètre à 12°. Vent N-O. Ciel couvert, attente de pluie toujours déçue.

   L’anxiété redouble en ne voyant pas encore de dépêche affichée. Bien qu’on eût tout à redouter des misérables bandits renfermés dans Paris on avait peine à se figurer les détails horribles apportés par une dépêche arrivée vers midi. Les Tuileries sont un monceau de cendres. Le ministère des Finances est en feu, ainsi que l’hôtel du quai d’Orsay (cour des Comptes), etc. Paris presque en entier est au pouvoir de l’armée de Versailles. Les fédérés n’en occupent plus qu’un petit coin (l’hôtel de ville probablement ; puisse-t-il être épargné). 


Incendie des Tuileries

   Des lettres d’Orléans, de Chartres disent que les pompiers de ces localités et de tous les environs de Paris ont été appelés en toute hâte pour aider à dominer l’incendie qui se répand de tous les côtés1.

   La lecture de cette dépêche répand partout la consternation parmi ceux qui ont toujours déploré les funestes effets de la liberté illimitée de la presse dont nous voyons aujourd’hui les conséquences. On ne s’aborde qu’avec la mort dans l’âme et la honte au front en voyant à quel degré d’humiliation nous sommes tombés, nous qui nous étions proclamés la nation civilisée par excellence. C’est vraiment à décliner maintenant tout titre de Français dont on était si fier autrefois.

   Réunion à 3h de la commission chargée de l’érection de la statue de Ronsard. Il s’agissait de régler la dépense de la construction du piédestal complètement achevé, en attendant que des temps meilleurs nous permettent de le surmonter de la statue de Ronsard. Le devis de ce travail exécuté par Mr Bioret m’avait été soumis avec prière d’en présenter un rapport à la commission, ce qui a été fait. Il résulte de cet examen que la dépense s’élève à 1 554 F, y compris les honoraires de l’architecte, au lieu de 1 800 portés au devis primitif de Mr Marganne. La commission a pu [1 mot oublié probablement : s’assurer] de l’exécution du piédestal qui ne laisse rien à désirer.

   Le trésorier a ensuite rendu compte de la situation financière de la commission dont les fonds sont déposés à la Banque Moisson et à la Banque Bréchemain2. La première est débitrice de 5 000 F et la seconde de 1 500 F. on s’est préoccupé de l’emploi de ces fonds qui rapportent seulement 4 ½ %. Il a été décidé qu’aussitôt qu’il serait possible on les emploierait en achat d’obligations du chemin de fer d’Orléans. Étaient présents MMrs Martellière, Thillier, Chautard, Launay, de Rochambeau, E. Renou et Nouel.

   À 6h ½ aux Quatre-Huys, à 8h ½ au grand faubourg.

Vendredi 26 mai 1871

   Baromètre à 754. Thermomètre à 15°. Vent S-O. Pluie fine.

   À 5h du matin le rappel des pompiers bat dans les rues. On demande des volontaires venant aider à arrêter l’incendie de Paris.

Incendie de l'hôtel de ville

   Les journaux du matin nous apportent des nouvelles navrantes des désastres occasionnés par l’incendie ; c’est maintenant l’hôtel de ville, le Luxembourg, le Palais royal qui sont en feu et les incendiaires ont eu la précaution de détruire les pompes pour empêcher qu’on ne vînt arrêter leur œuvre de destruction. On est stupéfait en songeant qu’une ville comme Paris renfermait un aussi grand nombre de bandits susceptibles de se porter à de semblables extrémités. Il faut que le sens moral soit bien abaissé et que les passions de toutes natures soient poussées à un grand degré d’exaltation pour expliquer qu’on soit arrivé là. 
   J’avoue, pour moi, que je me rendais bien compte de l’exaltation des passions politiques, mais je n’aurais pas cru qu’elles pussent aller jusqu’à se venger sur des monuments qui sont la gloire d’une nation. Les grands meneurs de l’opposition ont toujours cru qu’ils pouvaient saper la base d’un gouvernement sans penser aux instincts féroces qu’ils développaient dans les bas-fonds de la société. Ils se sont toujours imaginés qu’ils seraient assez forts pour arrêter le torrent qui a fini par les entraîner comme les autres.

   Quelle série d’années faudra-t-il maintenant pour ramener la société à son état normal avec les divisions qui existent du haut en bas de l’échelle sociale. Il est bien à craindre que l’extrait suivant de la gazette de La Croix de Berlin du 17 mai ne soit que trop prophétique. Elle croit pouvoir annoncer « qu’après la victoire les vainqueurs de Versailles se diviseront comme les membres de la Commune en traitres et en défiants, en soupçonnés et en soupçonneurs, et changeront leurs hommes de confiance aussi souvent que la populace parisienne.

   « La liberté, telle qu’on l’entend en France, c’est la prétention d’une classe de la société de dominer l’autre et la forme du gouvernement républicain est aux yeux de tous les partis celle qui leur offre le plus sûr point d’appui dans la lutte pour le pouvoir.

   « Le conflit des ambitions et des passions sauvages ne cessera plus en France ; il ne peut être interrompu, pour un temps, que par un affaissement complet, parce que tout ce qui pouvait servir de base et de fondement à un ordre de choses raisonnable s’est évanoui, tout jusqu’à l’idée même de l’État.

   « Il faut qu’une volonté de fer s’empare du gouvernement et écarte résolument tous ceux dont elle se défie, et surtout ceux qui se défient d’elle. »

   Un semblable jugement prouve qu’à Berlin on connait bien l’esprit français.

   À 5h réunion du conseil municipal pour l’installation du maire et des deux adjoints.

   Promenade à 7h et soirée aux Quatre-Huys.

1 Les premiers incendies ont été provoqués le 22 mai, par la canonnade. Le 23, les Communards ont incendié des maisons et immeubles où des tireurs versaillais étaient embusqués. Les premiers édifices publics ont été embrasés dans la soirée et la nuit du 23 au 24. Les derniers incendies ont été allumés le 26 mai (La Villette).

2 Cet établissement bancaire semble avoir connu une période particulièrement difficile si l’on en croit cet entrefilet du journal Le Loir : M. Bréchemin, gérant de la Caisse commerciale de Loir-et-Cher, a été condamné samedi 13 août, par le tribunal correctionnel de Blois, à deux ans de prison et 50 F d’amende [21 août 1870].






Prix de vente public : 27,00 € TTC